vendredi 3 février 2012

Le Corps Exquis,
de Poppy Z. Brite

Reçu le vendredi 3 février 2012, 0 reviews

Résumé :
Andrew Compton, un serial killer anglais, s'évade de prison en se faisant passer pour mort. Réfugié aux U.S.A., à la Nouvelle-Orléans, il rencontre par hasard un autre prédateur, Jay Byrne. L'histoire d'amour qui va unir ces deux psychopathes cannibales et nécrophiles ne les empêchera pas de semer le désordre dans le statu quo ambiant et de laisser dans leur sillage une piste sanglante.

Mon avis :
Ce résumé qui fait frissonner, cette couverture noire et rouge, je ne sais pas ce qu'il faudrait de plus pour mettre dans l'ambiance. S'inspirant des profils de Dennis Nielsen et Jeffrey Dahmer (des tueurs en série accusés de meurtre, nécrophilie et canibalisme), Brite livre ici dans son style inimitable le récit troublant de deux hommes ayant une conception de l'amour non conventionnelle, mêlé à l'atmosphère sombre et lascive de la Nouvelle Orléans.

In a few hours he would have to conjure up something for dinner, something simple but exquisite, some toothsome delicacy. Something suitable for a beautiful boy's last meal.
Andrew Compton, surnommé l'Hôte Éternel, vient d'être emprisonné à Londres pour le meurtre de 23 jeunes hommes. Il va nous plonger dans son esprit, nous faire revisiter ses étranges fantasmes et ses remords qui n'en sont pas, puis d'un tour de magie s'envoler vers la Nouvelle Orléans. Là-bas habite Lysander "Jay" Byrne, son sorte d'alter-ego américain qui congèle les restes de ses amants d'une nuit pour les garder toujours auprès de lui. Entre eux va flotter l'alléchante menace que représente Tran, ce jeune vietnamien s'étant entiché de Jay pour oublier Luke, son ex petit ami infecté par le sida qui lui va tout faire pour ne pas le laisser partir.

Relire cette histoire, c'est comme assouvir un petit vice caché, une passion pour le voyeurisme glauque et sanglant. On pourrait croire que ce n'est qu'un roman d'horreur gore, une autopsie détaillée de deux détraqués mentaux qui mangent leurs victimes. Sauf qu'ici, il n'y a pas de victimes, et que l'horreur a le goût doux-amer de l'amour. Compton et Byrne ont tous les deux vite compris que tuer des garçons paumés, sans domicile ou désespérés n'était pas toujours un acte de cruauté : beaucoup d'entre eux ont même volontairement offert leur gorge à la lame. Et qui sont-ils pour leur refuser ce plaisir ?

Il faudra cependant de longs chapitres avant qu'Andrew et Jay aient l'occasion de partager leur passion. Sous couvert de second rôle, Tran s'arrache pourtant une belle place dans l'histoire, hanté par le spectre de son premier amour qui a menacé de le tuer avec son sang contaminé, torturé par le traditionalisme de sa famille vietnamienne et incapable de reprendre pied dans le tourbillon de sa vie. En contraste, les parties consacrées à Luke "Lush Rimbaud", animateur de radio clandestine acerbe, sont noyées d'amertume et de désespoir. Le sida est un nouveau virus, un qui décime la population homosexuelle américaine et terrifie tout le monde : Luke en a fait son arme pour rester en vie, espérant ainsi sauver les restes de son amour perdu.

La mort prend ici toutes ses formes, celle provisoire des expériences mystiques d'Andrew, celle plus immédiate des couteaux éventreurs de Jay, celle lente de la maladie qui ronge Luke et ses amis. Dans les tréfonds de l'esprit tordu des deux bourreaux que Brite décortique ici avec soin et plaisir, la mort n'est qu'une passion comme les autres, une ode à la beauté qu'ils offrent enrobée de drogue et d'extase, une marque d'affection qu'ils gardent éternellement en eux en ingérant des morceaux de leur chair.

Inévitablement, il y a de quoi grimacer si vous n'avez jamais envisagé de récurer quelqu'un à la javel, mais la plume de Brite est aussi exquise que ses cadavres. La poésie des mots se joint à la poésie des sens pour faire de ce livre une véritable épopée dramatique, teintée de l'humidité âcre du bayou, de l'écarlate qui jaillit d'un cœur pris au creux de la paume, de la tendresse d'une nuit passée dans les bras d'un amant perpétuel. Au-delà du scandale et du dégoût, ce livre est une fiction troublante, passionnante, qui ne laisse personne insensible.

On emploie le mot chef-d'oeuvre à tout va de nos jours, mais ici, rien d'autre ne saurait mieux coller.



Le challenge reprend du poil de la bête, et même si l'objectif est revu à la baisse, on enchaîne vaillamment avec Self Made Man, bientôt sur le blog !






Reviews (0)

 

Lilyn Kirjahylly Copyright © 2011, by The Scary Cupcake & Mr Pink Eyes
All images © the incredible Shaun Tan