lundi 5 décembre 2011

Conversation : Neil Gaiman & Shaun Tan

Reçu le lundi 5 décembre 2011, 3 reviews

Neil Gaiman, Shaun Tan... ces noms vous disent quelque chose ? Vous les avez sûrement vus sur ce blog en tout cas, étant donné que j'adore le premier et adule le second. Depuis son Oscar, Shaun Tan commence d'ailleurs à s'imposer sur la scène internationale, et cette discussion avec Neil Gaiman (des plus passionantes) risque de ne faire que du bien à sa carrière. En la lisant, j'ai tout de suite pensé à vous : priver les francophones d'une telle rencontre, c'est un crime ! Mes maigres talents de traductrice se sont alors mis en oeuvre pour vous laisser vous régaler avec cette interview pas comme les autres.

Que les anglophones qui noteront mes fautes me pardonnent, l'original est quelque part sur le blog de Neil Gaiman.

Conversation : Neil Gaiman parle avec Shaun Tan


Photo : Colin McPherson

J’ai rencontré Shaun Tan pour la première fois en 1996, à une convention de Science-fiction à Perth, et je ne me souvenais qu’à-demi l’avoir rencontré. Il est silencieux, timide, pas très sûr de lui. J’ai pu le connaître un peu mieux à chaque nouveau voyage en Australie, et il s’est habitué à me voir me présenter et à me répondre qu’en fait, on s’est déjà rencontré. C’est un artiste, un écrivain et maintenant un réalisateur possédant une vision singulière. En tant qu’artiste, il combine de réels talents d’illustrateur avec une imagination profondément décalée ; ses personnages, humains ou non, sont à la fois drôles et attirants. En tant qu’auteur et conteur, il créé des histoires, parfois silencieuses, toujours racontées avec le moins de mots possible, qui sont à la fois aliénantes et touchantes : un enfant sur une plage trouve un monstre étrange dans quelque chose (une boîte ? une maison ? un vaisseau spatial ?) et le ramène chez lui, se battant contre une bureaucratie Kafkaienne ; un immigrant part vivre dans un pays lointain où tout est différent et inexplicable ; un étudiant étranger est un petit botaniste à l’apparence feuillue ; des images surréelles de dépression et de désespoir manquent de submerger une petite fille, et à la fin, arrivent la magie et l’espoir.

La vision de Tan est intensément personnelle, mais n’exclue personne. Les gens adorent ce qu’il fait.

Des Australiens m’ont poussé à lire ses livres en Australie et m’en ont ramené en cadeau quand j’étais ailleurs. Son film The Lost Thing a gagné l’oscar du meilleur court métrage d’animation (son camarade de Perth Tim Minchin y fait la voix off). Il a reçu en 2010 le prix Astrid Lindgren Memorial , la seule récompense jeunesse actuellement payée, et les autres gens en compétition ne se sont pas plaints. Enfin, je ne me suis pas plaint, et j’étais nominé.

Il habite à Melbourne. Il n’est pas très grand, et il sourit facilement quand il est détendu. Il n’a pas l’air de s’en faire que j’écrive son nom correctement seulement la moitié du temps.

Il m’a dit une fois qu’il a commencé à écrire après The Rabbits, son livre récompensé, commencé comme un fax de 16 lignes à l’auteur australien John Marsden, qu’il a fallu un an à Shaun Tan pour illustrer. « Et il a reçu la moitié des droits d’auteur », a-t-il dit. Mais ses histoires et ses images sont les morceaux d’une même pièce.

J’ai eu une peinture de Shaun Tan faite sur une capsule de bouteille accrochée à mon mur pendant un an.

Nous nous sommes rencontrés cette année au festival du livre d’Edinburgh. Shaun y donnait un cours.


Neil Gaiman : Il y a quelques mois je faisais une tournée pour American Gods et je me suis arrêté à Seattle pour la journée. J’ai reçu un email de Tim Minchin, que je n’ai encore jamais rencontré, mais on se suit sur Twitter et il a rencontré ma femme quelques semaines plus tôt à Boston, alors je lui ai proposé de venir déjeuner – c’était un déjeuner du Locus Award [un prix de SF].

Shaun Tan : Ouais, quelques emails à propos du Locus sont arrivés [Tan a gagné la récompense du meilleur artiste] et quelqu’un a dit que Tim Minchin pouvait le prendre pour moi. Je me suis dit : pourquoi est-ce que Tim Minchin est à la cérémonie du Locus ? Quel rapport ? Je n’arrivais pas à comprendre… en fait c’était toi ?

NG : C’était moi le rapport ! On est entré et quelqu’un s’est approché et lui a dit « Shaun a gagné cette récompense pour The Lost Thing – tu peux le prendre pour lui ? » alors il s’est levé et à fait un discours hilarant. C’était l’une de ces étranges, merveilleuses choses. Ma première question sera donc, pourquoi est-ce que tu as engagé Tim Minchin pour la voix de The Lost Thing ?

ST : On a hésité longtemps. Tout était prêt sauf la voix off et son nom est juste arrivé comme ça. Je suis allé à l’université avec lui, même si je ne le connais pas très bien, et je n’ai réalisé qu’après que j’avais illustré quelques uns de ses poèmes. Mais un animateur l’a mentionné ainsi que quelques autres personnes au Royaume Uni – il est apparemment plus connu là-bas qu’en Australie – alors j’ai fait des recherches sur lui et sur tout ce qu’il a fait. J’ai trouvé des enregistrements de sa voix normale et je me suis dit oui, ça sonne comme il faut, il y a un peu de chaleur mais ce n’est pas forcé. Il y a quelque chose en lui qui est un peu brut. Il connaissait déjà le livre et se souvenait vaguement de moi de l’époque de l’université, et il a dit oui tout de suite. Il y a aussi le fait qu’il venait de Perth – il y a quelque chose de très laconique dans le ton de l’histoire que les gens de Perth reconnaissent tout de suite.

NG : Tes histoires sont toujours laconiques. Une des choses que j’adore dans ton travail c’est qu’une image vaut mille mots et que tu fais en sorte que tes images aient un énorme impact.

ST : Je crois que ça vient du fait que je ne me fais pas confiance en tant qu’auteur. Je manque encore d’assurance, probablement parce que les premières vingt et quelques histoires que j’ai écrite on été aussitôt rejetées. En réalité, j’ai commencé comme auteur et je me suis redirigé vers l’illustration parce que j’ai réalisé qu’il y avait un manque de bons illustrateurs de fiction, au moins en Australie à l’époque. J’ai converti toutes mes ressources à l’imagerie visuelle, et en résultat j’ai remarqué que mon écriture devenait plus épurée, jusqu’à ce qu’elle se rapproche de ma façon normale de parler. Quand j’écris une histoire, j’imagine que je la raconte à quelqu’un comme mon frère. Et on ne se parle pas beaucoup (rires) – ça condense l’ensemble et c’est quelque chose de très australien, aussi.

NG : C’est ce que j’ai adoré à propos de l’histoire d’Eric – l’étudiant étranger – où l’on a presque l’impression que les mots sont l’illustration et les images sont l’histoire. On peut avoir cette étrange, silencieuse expérience avec Eric. Ce serait possible de le faire sans dialogue ni mot, mais ils ajoutent un genre de vernis qui offre un petit plus.

ST : Le texte illustre les images – il apporte une connexion pour moi. Je révise généralement le texte en dernier, d’abord parce que les images sont plus difficiles à modifier que les mots, et parce que j’utilise le texte comme ciment entre les dalles des dessins. J’écris toujours trop, vraiment terrible, de longues parties de scénario et ensuite je les réduis au minimum vital, puis j’y ajoute un peu de couleur. À la fin de toutes mes histoires je teste la compréhension silencieuse. J’enlève donc le texte et je regarde si ça marche sans. Et si ça marche, j’ai l’impression que ce sera une bonne histoire. Je ne sais pas si c’est un principe important mais ça m’aide à structurer les choses.

NG : Autre chose que j’ai adoré dans Eric, c’est le sentiment que, encore une fois, tu en savais bien plus que tu ne voulais bien le dire dans l’histoire – on aurait dit une exploration botanique de l’univers, comme s’il était un extraterrestre botaniste…

ST : Ouais, comme E.T., je suppose. Tout a commencé en regardant des noix et en les dessinant, et j’ai pensé que ce serait génial d’avoir une culture, toute une civilisation basée entièrement autour des noix et autres variétés de fruits à coque. Dans mon carnet à dessin j’avais, au milieu de milliers de croquis insignifiants, un qui aurait aussi pu être insignifiant. Il représentait un petit démon, avec une tête à trois pointes. Sur le dessin d’origine il y avait une valise à côté de lui et le mot « Eric » dessous, et c’était suffisant pour lancer l’histoire. J’ai combiné ça avec une expérience que l’on a eu avec un invité, un type de Finlande, ami de ma femme qui est Finlandaise. Je ne sais pas si tu connais beaucoup de Finlandais mais ils sont réputés pour être difficiles…

NG : La dernière fois que je suis allé en Finlande, j’ai entendu cette blague finlandaise (et je dois dire qu’après quatre visites en Finlande, c’est la seule blague que je n’ai jamais entendu) : un Finlandais s’approche de moi de côté, regarde par terre, et dit « Est-ce que tu sais comment on reconnaît un Finlandais extraverti ? » et j’ai répondu « Non, comment on le reconnaît ? » et il a répondu « Quand il te parle, il regarde tes chaussures plutôt que les siennes. »

ST : [rires] Ça résume très bien. J’aime l’idée des émotions contenues parce que j’ai longtemps grandi de cette façon. Adolescent, les gens disaient que je n’étais pas très expressif et ils faisaient toujours l’erreur de croire que je ne ressentais rien, parce que je ne réagissais pas beaucoup. Mon esprit réagit mais généralement un long moment après que l’événement se produise – si quelque chose d’excitant arrive, ça me provoque un genre de « okaaaay, laissez-moi y réfléchir », et trois jours plus tard je suis super excité à propos de ça, une fois que tout le monde est déjà parti. Donc je m’identifie aux Finlandais de cette manière. C’est aussi un truc australien et plus particulièrement des Australiens de banlieue. Les gens ont toutes ces émotions, ils n’en parlent juste pas. Eric était en partie à propos de ça.

Quand notre ami est parti après deux semaines, nous avions passé beaucoup de temps à lui montrer des trucs parce qu’il ne voyage pas beaucoup et c’était un long voyage depuis la Scandinavie jusqu’à l’ouest de l’Australie – l’autre bout du monde. Tu sais, quand tu as un visiteur, tu n’es jamais sûr de ce qui est intéressant à voir parce que tu y es trop habitué. Une fois qu’il est parti, nous avons eu la sensation que c’était un échec total parce qu’il n’a pas paru être intéressé par quoi que ce soit en particulier, et nous avons eu l’impression d’avoir été de mauvais hôtes. Ce n’est que bien plus tard, lorsque nous sommes venus le voir à Helsinki, et je pense qu’il était plus relaxé chez lui, qu’il nous a dit que c’était le meilleur voyage qu’il n’avait jamais fait.

C’était impossible à deviner sur le coup. Alors Eric est une combinaison de ce petit croquis à propos de la noix et cette expérience de vie. Le croquis a traîné pendant des années. En soi, une idée n’est pas une histoire, mais si on trouve deux idées qui ne sont pas liées – un petit personnage feuillu et un visiteur finlandais – et qu’on les connecte, soudain ça se met en place.

NG : C’est souvent la réponse à « où trouves-tu tes idées » - deux choses sans rapport qui se mettent ensemble et soudain, ça produit quelque chose de nouveau. Deux choses ou plus…

ST : Oui, un minimum de deux. Il semblerait qu’elles ne doivent avoir aucun point commun, sinon le cerveau forme une connexion existante dont il est très difficile de s’éloigner. C’est comme si tu devais te débarrasser de tes émotions pour l’examiner. Si c’est dans une belle petite boîte à cadeau, si c’est emballé de la même façon que les émotions de tous les jours, on peut vite l’oublier. Mais quand l’émotion se rattache à quelque chose qui est hors des expériences habituelles, on a envie de l’examiner, comme s’il n’y avait pas d’emballage autour.

NG : Pour changer complètement de sujet, bien qu’inspiré par ce que tu viens de dire, qu’est-ce que tu penses des tatouages Shaun Tan ? J’en ai vu pas mal maintenant. La dernière fois que je suis allé en Australie, j’ai vu plusieurs personnes avec The Lost Thing, Eric…

ST : La première fois ça m’a fait flipper – je me suis dit « Vous êtes sûr que vous voulez faire ça ? » Les gens me demandent la permission parce qu’ils croient qu’il y a des soucis de copyright. Ma réponse est « à moins que vous vendiez votre bras pour en faire des bénéfices, je ne pense pas, alors allez-y. » Lors des séances de dédicace, les gens me les montrent.

Quand j’étais en Allemagne récemment, un mec est venu me voir avec un carré rasé sur sa jambe et un crayon et m’a dit « dessine-moi quelque chose ». Je me suis dit « Oh man, ce mec va vivre avec pour le restant de ses jours », alors je tenais sa jambe super fermement, pour être sûr que c’était bien fait, et j’ai dessiné la petite créature à tête d’ampoule.

Je ressens la même chose à propos de ça que lorsque quelqu’un commente un livre – le livre leur appartient, de toute façon. Ça n’a plus grand-chose à voir avec moi une fois que c’est sorti. C’est comme un puzzle que j’aurais fini et remis dans la boîte. Je ne sais pas si tu ressens la même chose ?

NG : Je crois que j’ai l’impression que les pièces de puzzle ne reviennent jamais vraiment dans la boîte. Il y a peut être quelques choses sur lesquelles je n’ai jamais eu envie de revenir, mais la plupart ne semblent pas tout à fait correctes, alors je continue de les bidouiller longtemps après qu’elles soient finies.

ST : Je ne sais pas pour toi, mais quand quelqu’un commence à parler d’une adaptation, j’ai, probablement sans vraie bonne raison, un sentiment de méfiance face à l’idée de revisiter ce travail sur lequel j’ai lutté pendant tellement de mois ou d’années. Mais la seconde pensée est toujours « Wow, c’est une super opportunité de réparer tous ces morceaux un peu bancals. »

NG : C’est tellement agréable de t’entendre dire ça. Quelqu’un m’a demandé récemment si je planifiais en avance. J’ai dit oui, en effet, mais il y a tellement de place pour la surprise et toujours des points où je ne sais pas ce qui va arriver. Cette personne a cité quelqu’un : « Tous les écrivains qui disent qu’ils ne savent pas ce qui va arriver sont des menteurs, est-ce qu’on croirait quelqu’un qui commencerait une anecdote sans savoir comment elle finit ? » Je me suis dit, mais je ne commence pas une anecdote pour savoir ce que je pense de quelque chose, je commence une anecdote pour raconter quelque chose d’intéressant qui m’est arrivé. Alors que je commence une œuvre d’art pour découvrir ce que je pense de quelque chose.

ST : Exactement.

NG : Je vais apprendre quelque chose que je ne savais pas quand je l’ai commencée. Je vais découvrir ce que je ressens et ce que j’en pense en travaillant. Je vais casser des petits morceaux de mon esprit et ils vont devenir des personnages et des choses qui arriveront et ils interagiront.

ST : Exactement, créer un personnage c’est comme prendre possession d’une autre personne, afin de découvrir ce que tu penses à propos de quelque chose. Tu découvres vraiment ton style une fois que tu te diversifies – mettre en place une histoire dans un décor imaginaire, le futur lointain ou un passé distant. Beaucoup de gens pensent au style ou à la personnalité comme une chose que tu reproduis souvent, mais ce n’est pas vraiment ça. C’est plutôt ce que l’on fait sous la contrainte, ou hors de soi-même. Je n’ai pas le sentiment de me connaître très bien – encore ce truc émotionnel – parce que parfois, je me sens un peu embarrassé par la quantité d’émotions qui transparaissent dans une histoire. Je ne me rends pas compte qu’il y en a tellement d’enfermée ou que j’ignore délibérément, et soudain elles surgissent quand je me lance dans cet exercice de rêve conscient.

NG : J’adore ce que tu fais parce que tu ne dis jamais ce qu’est l’émotion. On a la chance d’en faire soi-même l’expérience et on découvre les émotions en chemin.

ST : Avec un peu de chance, c’est différent pour tout le monde.


source : The Guardian


Reviews (3)

Le 5 décembre 2011 à 22:40 , Lyra Sullyvan a dit…

Merci pour le partage :D
C'est super intéressant !

Le 6 décembre 2011 à 14:31 , Metyuro a dit…

Je ne connais que Shaun Tan au travers de l'une de ses BD Là où vont nos pères et j'ai très envie d'en découvrir un peu plus sur lui !
Pis Neil Gaiman tout le monde m'en parle il faudrait que je m'y intéresse sérieusement un jour xD

Merci pour la traduction !

Le 6 décembre 2011 à 14:37 , Miss Spooky Muffin a dit…

@Lyra : merci pour la pub, contente que tu aies aimé !

@Mety : j'espère que tu vas continuer avec Shaun Tan, tu vas voir, chaque album est encore mieux que les précédents, c'est du bonheur à tous les niveaux ! Quand à Gaiman, c'est un incontournable, il faut se lancer ;)

 

Lilyn Kirjahylly Copyright © 2011, by The Scary Cupcake & Mr Pink Eyes
All images © the incredible Shaun Tan