mardi 2 août 2011

Contes de la Fée Verte,
de Poppy Z. Brite

Reçu le mardi 2 août 2011, 7 reviews

Résumé par l'auteur :
Mon premier recueil de nouvelles, qui inclut mes premières ventes à The Horror Show ("Optional Music for Voice and Piano," "Missing," "A Georgia Story," "Angels") ainsi que des histoires plus connues qui faisaient partie de mes premières ventes pro à des anthologies ("His Mouth Will Taste of Wormwood"; "Calcutta, Lord of Nerves"). Un peu lourd sur le luxueux-somptueux-et-merveilleux, mais donne une bonne idée de mes premiers travaux sous forme courte.

Mon avis :
Grâce à sa récente réedition en poche, ce livre est désormais connu d'une bonne partie des lecteurs qui n'auraient sûrement jamais imaginé lire Brite il y a quelques années, et pour certains qui n'iront peut-être pas plus loin. Mais je sais que d'autres ont su se laisser séduire par cette atmosphère morbide et entêtante, par ces marques d'amour aussi inhabituelles que touchantes, et en relisant l'ensemble de ces nouvelles je me suis prise au jeu moi aussi. Il n'y a pas le même attachement qu'avec les romans de l'auteur où l'on a le temps de vibrer avec les personnages, ici tout est en instantané, en flashs de douleur et de rédemption ; et pourtant, c'est une collection qui marque, quoi qu'on en pense, de toutes les façons possibles.

I think you should read Poppy Z. Brite. She is a writer of immense talent and incredible potential.


Une préface par Dan Simmons, ce n'est pas rien. Et quand Dan Simmons vous dit ça, je n'imagine pas qu'il ait pu vous mentir. Vous ne croyez pas ?

Angels

The twins were almost fifteen when the angel came and took them away.

Rien de tel pour commencer qu'une histoire sur des anges. Des anges, ou un ange : Ghost, celui de Lost Souls, compagnon de Steve, visionnaire et empathe hors du commun, qui au détour d'une petite route va croiser les jumeaux, ces siamois séparés à la naissance qui ne rêvent que d'être réunis. Dans cette demeure hantée par le spectre de Dieu qu'on voit sur tous les murs, il va y rêver leur histoire et contribuer à leur réunion.
Quelques pages, quelques points de vue, une guitare désaccordée et un peu de magie, celle que Ghost distille autour de lui, qu'il puise dans ses visions. Retrouver les héros d'Âmes Perdues est toujours un immense plaisir et les oublier semble impossible, pas après le tumulte d'émotions qu'ils dégagent à leur passage. Ma nouvelle préférée du recueil, sans aucun doute, que je n'ai jamais oubliée.

A Georgia Story

In decaying little clubs with runes and cryptic names spraypainted on their walls, we made music for crowds of Dachau children with blue-black hair and flickering fishnetted hands.

Le temps d'un retour en Géorgie, les souvenirs d'un autre temps viennent rompre la monotonie du trajet. L'histoire de quatre garçons vivant dans une ancienne église, se lavant sous la pluie, se nourrissant d'amour et de musique, puis la folie qui les a ravagés, l'abandon, le désespoir... des souvenirs auxquels on fait parfois face dans les plus inattendues des circonstances.
Dérangeante pour certains, cette nouvelle laisse une marque derrière elle, celle des choses que l'on a perdues, celles que l'on est capable de supporter et les autres. Elle nous met face au produit de la déchéance, d'une utopie qui s'effondre et de ses dommages collatéraux dramatiques, avec pour effet une simple question : qu'est-ce que vous auriez fait à sa place ?

His mouth will taste of Wormwood

We were truly jaded, we told one another. For all the impression the world made upon us, our eyes might have been dead black holes in our heads.

L'ennui est le point commun qui lie Howard et Louis, ces deux créatures avides de frissons, d'une vie qui parait toujours trop fade. Tous les excès doivent y passer, le sexe, la drogue, l'alcool, l'absinthe en fond récurent de leur conscience embrumée. Puis au-delà, une fascination pour la mort, ces êtres supposés inaccessibles faits d'os et de pourriture, qui vont meubler ce qui seront peut-être les dernières minutes de leur existence.
L'amour de la vie à travers la mort prend ici toute sa splendeur, toute sa grandeur. Deux personnages prêts à tout pour se sentir vivre, pour tromper l'ennui, pour exprimer cet étrange amour qu'ils n'arrivent pas à contenir, et une armée de cadavres pour inspirer leur passion. On se sent comme enfouit dans les marais visqueux du Bayou à cette lecture, englué dans le mystérieux voodoo qui règne sur la ville, et sur ses morts.

Optional Music for Voice and Piano

A night breeze brushed over his face and ruffled his hair as he stared up. The sky was incredibly beautiful. He wanted to sing to it.

Une attaque dans la nuit, sans raison, sans motif ; une sensation étrange dans la gorge, puis se réveiller avec un nouveau don, celui de chanter divinement. Si divinement que les gens en meurent de passion...
Trop brève pour être aussi resplendissante qu'elle le devrait, cette histoire donne un avant goût de malédiction, celui d'un cadeau offert pour un prix bien plus élevé que ce qu'il ne vaut. Porté par la musique, par cette voix, par la douleur de ce pauvre être qui contamine le monde, on ne peut que se taire à notre tour en écoutant résonner les notes languides du piano.

Xenophobia

I saw neon flickering across his eyes. On—and they exploded with a thousand fireworks colors. Off—and they were flat black, the color of dynasties long fallen to dust, the color of Mystery incarnate.

Chinatown, au milieu de la nuit. Ses bordels, ses restaurants, sa population d'asiatiques où l'on se sent trop grand, trop caucasien parfois. Robert est déjà passablement soûl, et raconte qu'il a entendu dire que les chinoises ont la fente ouverte dans l'autre sens. Un croque-mort va leur donner l'opportunité de le vérifier pour quelques dollars et une vieille bouteille de cognac...
Frisson de dégoût à la lecture de cette histoire, baignée plus franchement que les autres dans ce mélange d'horreur et d'érotisme que l'auteur aime cultiver. Un arrière goût de vieux film glauque, de Dario Argento, de perversité morbide, qu'on aimerait pouvoir oublier.

The Sixth Sentinel

At first I wondered wether she would be pleased to find a ghost already residing in her cramped quarters, but as I watched her decorate the walls with shrouds of black lace and photographs of androgynous sunken-cheeked musicians who look more dead than alive, I began to realize I could show myself safely, without threat of eviction.

"Hard Luck Rosalie" est une pauvre fille, alcoolique, strip-teaseuse le soir à la Nouvelle Orléans, amie d'un fantôme dans la journée. Un fantôme célèbre qui hante son appartement et lui raconte les horreurs dont il a été témoin, à l'exception de tout ce qui parle de cadavres, de tombes et de trésors enfouis. C'est en fouillant dans sa mémoire qu'il va découvrir la source de la phobie de Rosalie, et peut-être l'en libérer.
Une histoire de fantômes, de trésors cachés, de souvenirs affreux dans les marais cajuns, qui rapproche encore une fois l'amour de la mort, comme deux amants inséparables et pourtant impossibles à contenter. Plus longue que ses consœurs, elle offre des personnages un peu plus fouillés et une fin surprenante, qui ferait presque sourire.

Missing

The music swelled and shattered. Each shard was a fragment of colored glass, a particle of spice.

Lucian habite au dessus de la boutique d'une vieille sorcière, qui a gardé le corps momifié de son enfant dans un coffret au milieu du magasin. Andrew ne peut se détacher de l'image de ce cadavre, même lorsque Lucian lui offre la magie que ses doigts tirent de son Juno. Mais que ferait-il s'il était question de conserver ceux qu'il aime ?
On prend le même thème et on recommence, cette fois avec un peu plus d'ironie, un peu plus d'affection déguisée, de terreur sourde face à l'appel de la mort. Une petite histoire d'amour sans en être vraiment une, avec une touche d'alcool, une touche de noirceur, et une touche d'éternité.

Footprints in the Water

Dru was fifteen then. After that, he knew, the earth was his.

Embardée dans la télékinésie avec Dru, qui n'arrive pas à faire bouger un bout de papier mais qui peut ressusciter des animaux morts. Cet étrange don, quelqu'un va s'y intéresser, avec le mince espoir que celui qu'il croyait perdu depuis tout ce temps pourrait revenir à la vie...
Brève mais puissante, cette nouvelle nous emmène dans le paranormal pour une nouvelle excursion dans les méandres de l'amour éternel, celui que même la mort ne peut pas vaincre... avec un soupçon de gore, toujours pour le plaisir.

How to Get Ahead in New York

The bum threw his head back and a weird hooting sound came from his cracked lips. It was not quite a word, not quite a whistle. It reverberated off the tiles and ceilings.

Steve et Ghost sont de retour... pour un concert à New York ! La mégalopole leur réserve bien des surprises que la sensibilité de notre médium favori risque de ne pas trop apprécier.
Sans trop en dire, ce petit séjour en compagnie des deux vrais héros de ce volume est plus que plaisant, et plus que dérangeant à l'instar des autres histoires : du réel mélangé à des touches de fantastiques, oscillant entre illusions et films de série B, qui font froid dans le dos. Ce chacal a même fait pleurer Ghost !

Calcutta, Lord of Nerves

I remember opening my eyes—they felt tight and shiny, parched by the flames—and looking up at the column of smoke that roiled into the sky, a night sky blasted couldy pink like a sky full of blood and milk.

Bienvenue à Calcutta, dans sa chaleur étouffante, dans sa pauvreté, dans ses cultes, dans ses mystères. Un local vous invite à retourner avec lui dans ce centre névralgique de l'Inde pour y rencontrer ses morts, ces zombies vivant au milieu des habitants comme si c'était normal, se nourrissant de leurs rejetés sous la coupe de Kali la redoutable.
Changement d'ambiance ; la Nouvelle-Orléans fait place à la moiteur de Calcutta et à sa décadence, nous faisant presque croire que ses morts hantent vraiment les rues au même titre que les vivants. La vision finale de Kali reste pour moi inoubliable, une figure marquante du recueil difficile à effacer.

The Elder

Last, they wrapped the tree with tiny fairy lights. The electric cord, red and green plastic strands entwined, made Paul think of a licorice whip.

Jusqu'où irait-on pour protéger son enfant, le garder loin du mal... jusqu'où irait-on pour le garder près de soi ?
Pas besoin d'en dire plus. Ces quelques pages forment une sorte de drame de la pire espèce, ceux qui vous agrippent dès les premières lignes et qui vous laissent horrifié, répugné, déprimé, dévasté à la dernière. Une avant-dernière histoire qui marque la fin amère de ce livre...

The Ash of Memory, the Dust of Desire

The sidewalk was fissured with deep cracks and broken into shards, as if someone had gone at it with a sledgehammer. I saw weeds sprouting at the edges of the vacant lot, leaves barely tinged with green, as furtive and sunless as mushrooms.

Une fin amère mise en relief par ce dernier instantané de vie, celui d'une jeune femme partagée entre l'affection de deux hommes, deux amis, qui vont l'accompagner alors qu'elle cherche à se débarrasser de l'enfant au père inconnu qu'elle porte. Le temps de se perdre dans le labyrinthe d'une banlieue crasseuse, à la recherche d'un docteur de sous-sol qui rappelle plus le capitaine crochet qu'un obstétricien banal, et on referme ce livre avec un frisson, de dégoût, d'admiration, d'innocence bafouée.

Douze nouvelles, douze folies, douze terreurs. Un parfum de solitude, une touche de romance, un océan d'amour strié de rouge sang sur lequel vogue la Mort, grande et belle, dans toute sa splendeur. Laissez-vous raconter par Poppy comment vous aussi, vous pourrez conserver ceux qui vous aiment... dans du formol !

Et retrouvez les avis enthousiastes de Guu, Erato ou encore If is Dead, parmi tant d'autres.

Et un billet de plus pour le challenge ! Prochain arrêt en anthologie...



Reviews (7)

Le 2 août 2011 à 13:13 , Lynnae a dit…

Superbe chronique ! Tu nous plonges à chaque fois dans l'ambiance de chaque nouvelle, si particulière à l'auteure. J'avais beaucoup aimé aussi. J'aime bien les débuts de chaque nouvelle en anglais, ça donne envie de lire en VO ... et redonne envie de la lire tout court !

Le 2 août 2011 à 13:57 , Miss Spooky Muffin a dit…

Merci ! Je l'avais lu en français il y a longtemps et c'est vraiment un plaisir de retrouver ces nouvelles en VO, elles sont encore plus prenantes je trouve. Bonne relecture si jamais tu craques ;)

Le 2 août 2011 à 20:45 , Erato a dit…

Oui, ça donne envie de toutes les relire ! ^^ Je ne pense aller jusqu'à les lire en VO (pourtant ça a l'air plus compréhensible que Flood and Fang *siffle*)

Le 2 août 2011 à 21:06 , Miss Spooky Muffin a dit…

L'anglais, c'est comme le reste, plus on pratique et plus c'est facile. Il faut tout lire sinon tu resteras toujours au même niveau :P

Le 9 septembre 2011 à 13:44 , Neph a dit…

Ma chronique est bien en-deçà de la tienne... Tu as tout à fait raison quant au ressenti sur le bayou, le voodoo ou encore Dario Argento. Mille fois oui !
Mais n'étant pas familière du style de l'auteur, je n'ai pas tout perçu comme toi !

Le 9 septembre 2011 à 13:53 , Miss Spooky Muffin a dit…

C'est normal, chacun sa sensibilité, bravo pour ta chronique détaillée aussi :)

Le 28 septembre 2012 à 11:29 , Elora a dit…

J'arrive pas à me lancer dans ce recueil...

 

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